Quelques semaines plus tard, Elaine perdit l’usage de la parole. Mot après mot. Lettre après lettre. Tout l’alphabet s’effondrait. Il n’y avait plus l’exorcisme de la douleur. Dans les mots. Elaine renonçait à la parole. À ses servitudes. À ses habitudes. À ses tics de langage. À ses béatitudes. À ceux dont on hérite. Dont on n’arrive pas à se débarrasser.

Les bras m’en tombent. Cette fichue expression. Les bras m’en tombent. Elle, elle ne voulait plus ouvrir la bouche. Ne plus laisser sortir une syllabe, une consonne, une voyelle. Que des rugissements. Que des vagissements. Elle préférait se taire. Se taire infiniment, se taire indéfiniment. Elle n’avait plus rien à dire. Que de la douleur, que des spasmes, des vertiges, des nausées, des envies de fuites éternelles, de poussées suicidaires contre lesquelles elle voulait lutter. Elle voulait rester en vie et se remettre à peindre. Et un jour profiter du soleil quelque part. Elle ne savait pas où mais du soleil, du ciel bleu, des arbres et des étoiles. Un jour rêver une vie à nouveau, parvenir à y croire, sortir de l’enfer, du tumulte de l’horizon noir strié d’une bande bleue et de deux éclairs blancs et gris. De ce tableau, le dernier qu’elle avait peint. Elle ne peignait pour ainsi dire que du noir strié d’un bleu parcellaire, minimaliste, quand elle ne travaillait pas avec la pluie. Alors comment vivre et travailler au soleil ? Toujours la même et lancinante question : avec sa peinture, comment vivre et travailler au soleil ? Il lui fallait de la pluie et une certaine forme d’obscurité. Mais l’obscurité, elle la portait à l’intérieur. Ce n’était sans doute plus un problème. Restait la pluie. Il lui fallait abandonner ses chers métaux où elle crucifiait des aurores si rayonnantes de couleurs. Car voilà, là, elle y parvenait à en introduire, de la couleur, ou à en faire surgir. Il faudrait qu’elle se mette à peindre des choses différentes. Dès ici. Dès l’obscurité. Pour tendre un fil. Avec les huiles ou les acryliques vers le soleil et elle pourrait alors rêver un lieu. Rêver un autre horizon. Emporter ses toiles de métal tout de même. Pour les automnes, pour les hivers. Elle choisirait une contrée où il y aurait quand même quelques semaines de mauvaises saisons pour continuer de travailler à ses métaux, plus périodiquement maintenant. Une évolution beaucoup plus lente. Mais ça lui faisait mal ses échappées libres vers le rêve. Ça lui donnait par avance la nostalgie de la douleur qu’elle avait à vivre car elle allait s’installer dans la douleur désormais. Et ce radioreporter qui avait l’air de vouloir rester, voudrait-il aussi demeurer dans ses bourrasques de douleur ? Jusqu’où serait-il prêt à l’accompagner ? Jusqu’où serait-il prêt à cheminer avec elle ? Il lui tendait la main juste au moment où elle allait tomber dans la folie, elle le sentait. Elle appelait au secours sans crier ni même prononcer un mot d’alerte. C’était comme si après deux très courtes discussions, l’une dans la cuisine, l’autre au pied de l’escalier, elle s’en remettait déjà à lui. Elle ne parvenait pas à le décrire. Il y avait quelque chose d’absent en lui. Quelque chose qui frôle ou que l’on frôle, on ne savait pas très bien. Pourtant elle s’était attachée à son visage. Il lui inspirait confiance malgré sa profession. Sa profession la mettait sur la défensive. Elle comprenait mal qu’on gagne sa vie ainsi, avait-elle envie de dire, avait-elle envie de penser. Ses intromissions, ses effractions, cette curiosité, mais elle lui avait tendu la main quand même. Ce n’était pas parce qu’il l’avait ignorée jusqu’ici, pendant les trois premières semaines de cohabitation, les trois premières semaines d’entretiens avant la fin, la fin brutale, si brutale. Elle n’allait jamais s’en remettre, elle allait sombrer. Est-ce qu’il l’accompagnerait, là où elle allait, cet homme, cet inconnu, ce parfait inconnu ? À qui elle avait demandé qu’il la prenne dans ses bras en bas des marches. Elle n’avait plus senti ses jambes, elle était là, mais debout, d’un coup sans jambes. Elle ne pouvait plus se tenir droite et l’escalier l’appelait. C’était comme cela qu’elle était tombée. Elle s’était fait mal en roulant sur les marches, elle avait dû crier. C’était un coup à se tuer, c’était la maladie de vivre qui commençait. Puis elle avait réussi à donner le change. Je n’ai rien de cassé, je n’ai rien de cassé. Mais elle avait tellement envie de rester sur le sol. À se reposer interminablement de tout.